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 Carnaval de Venise.

Le Plus beau carnaval au monde.

L'histoire du carnaval de Venise,par Gisèle Karczewski

Chaque année le carnaval de Venise connaît un grand succès touristique : en 2002, 100000 personnes y ont assisté ou participé, Vénitiens et étrangers s’y retrouvent.
Ce succès ne se dément plus depuis la fin des années 70, quand le carnaval a redémarré, selon les uns en 1976 ou selon d’autres en 1979.

1. Un carnaval singulier
2. Des origines mystérieuses, une histoire compliquée
3. Des réminiscences païennes, des similitudes avec d’autres fêtes religieuses
4. Le calendrier et la géographie
5. Une manifestation sulfureuse
6. Les masques : vêtements et déguisements ?
7. Hier comme aujourd’hui : une réponse au mal être et à l’angoisse ?

 

1. Un carnaval singulier

L’atmosphère de ce carnaval est tout à fait singulière : peu de figures grimaçantes, ricanantes comme dans d’autres carnavals populaires de renommée mondiale : ici tout ou presque est féerie, somptuosité, magie, apparitions évanescentes.

Ces propos flatteurs contrastent avec l’appréciation d’un historien italien du carnaval de Venise : D. Reato qui reproche à ce carnaval d’être dénaturé par le fait que : "le masque est une contrainte, une mode soumise aux impératifs de la publicité et où le déguisement familial est le summum de la dégénérescence petite-bourgeoise".

Ceci qui voudrait dire que la transgression inhérente à tout carnaval serait, à Venise, transformée en une obéissance aveugle aux diktats des médias. Il y a du vrai dans cela mais ces assertions me semblent trop réductrices : en effet le carnaval actuel est l’héritier d’un carnaval très ancien, historique, dont il a, certes, perdu beaucoup d’aspects. Néanmoins il renoue avec une tradition qui participe de l’image idyllique de Venise par sa magnificence, sa dimension esthétisante. Quoiqu’on en dise cela reste riche de sens. Il n’y a pas dans cette manifestation, que la préoccupation d’enrichir les hôteliers (!).

Après avoir succombé personnellement au charme du carnaval il y a quelques années j’ai été interpellée par les raisons qui pouvaient justifier tant de critiques acerbes et cela m’a amenée à m’intéresser à l’histoire de ce carnaval si fastueux pour mieux cerner ses ressemblances, ses dissemblances d’avec le carnaval historique, en fait à envisager son histoire. Et je me suis aussi attachée à en cerner la signification : cette manifestation commerciale pour certains en dit beaucoup sur nos sociétés…

2. Des origines mystérieuses, une histoire compliquée

Définitivement attesté au XIVe siècle comme les carnavals de Nuremberg, de Lyon ou de Paris, le carnaval de Venise naît en même temps que les autres carnavals européens c’est à dire au XIe siècle de notre ère : des textes l’attestent :

Par exemple un décret du doge Vitale Falier en 1094 qui autorise de fêter Carnaval les jours précédant Carême : en effet dés cette époque le carnaval s’intègre au calendrier liturgique chrétien (mis en place définitivement quand l’Europe se remet du grand chambardement des grandes invasions qui ont détruit l’Empire romain et partiellement le paganisme).

Ce temps chrétien s’était mis en place très progressivement à partir du IVe siècle (c’est en effet à ce moment là qu’on a fixé la naissance de Jésus et la visite des mages) mais c’est au VIIIe siècle que le carême a été fixé à 40 jours, ce qui a certainement suggéré la période cathartique du carnaval. La dureté prévisible de l’abstinence exigeant en quelque sorte une compensation par anticipation qui permettrait de mieux faire admettre de si rudes exigences (Dans les espaces ruraux les temps carnavalesques coïncident avec les tuées du cochon, en décembre).

Plusieurs autres décrets anciens prouvent l’existence du Carnaval.

* En 1268 un décret interdit aux hommes masqués de s’adonner au jeu des œufs (mattacino). Le carnaval prend alors sa physionomie propre.
* Un décret de 1339 interdit aux masques de circuler la nuit.
* En 1436 est crée officiellement la corporation des mascareri : faiseurs de masques – mais qui dit masques ne dit pas forcément carnaval à Venise…
* C’est au cours du 16ième siècle que le carnaval prend sa physionomie propre avec le port du masque et la multiplication des divertissements sur les places publiques . Les festivités étant sous le contrôle des autorités.
* A partir du XVIIe les jeux de hasard et d’argent ne sont plus autorisés que pendant le carnaval, le port du masque pendant ce temps étant obligatoire. C’est ainsi que fleurissent les ridotti et autres casini où se retrouvaient toutes les classes sociales pour de multiples plaisirs !
* Le XVIIIe siècle vit l’apogée du Carnaval. Venise qui, paradoxalement, amorce son déclin parce qu’elle est désormais à l’écart des grandes voies commerciales reste néanmoins très active culturellement (Il faut pour s’en convaincre évoquer quelques contemporains comme Goldoni, Gozzi, Vivaldi, Canaletto, Guardi, Tiépolo, Longhi à qui, à l’occasion du carnaval, on faisait des commandes) et semble vouloir s’étourdir dans le faste et l’éclat de ses fêtes qui attirent une foule cosmopolite et huppée.
* En 1797 la république de Venise disparaît sous les coups de Bonaparte qui d’emblée interdit le carnaval. Les Autrichiens à qui échut la Sérénissime n’autorisèrent en un premier temps les masques que pour les fêtes privées, puis ils autorisèrent de nouveau le carnaval.
* Au milieu du XIXe siècle le carnaval est moribond malgré le romantisme qui pourtant ailleurs en Europe fait revivre les traditions médiévales.
* Venise redevient italienne en 1866 mais la crise économique, l’émigration ont raison des fastes du Carnaval.
* Sa renaissance a eu lieu à la fin des années 70 sur l’initiative d’adolescents qui ont recommencé à lancer des œufs et de la farine sur les passants et à s’amuser sur les campi, ce qui fut interprété comme un désir de renouer avec une tradition perdue.
Par ailleurs cela permettait de relancer le tourisme pendant une période creuse.
On a simultanément vu réapparaître l’activité des mascareri qui avait disparu.
Cette résurrection s’est faite avec l’impulsion de divers associations et clubs culturels et sponsors comme ll Gazettino.
* Avant 1976, la période du carnaval était l’occasion de fêtes privées où les Vénitiens se retrouvaient entre eux.

3. Des réminiscences païennes, des similitudes avec d’autres fêtes religieuses

On ne peut pas vraiment parler d’origines : les justifications documentaires manquent.

Le fait carnavalesque européen se rattache aux fêtes de la terre, aux cultes agraires de la régénération qui sont autant de rites païens qui remontent à l’Antiquité.

Ces rites ont perduré malgré (et avec) la christianisation et les grandes invasions. Ils refleurissent autour de l’an mil.

Il y a donc une filiation entre les fêtes hivernales antiques et le carnaval médiéval chrétien :
- Par le calendrier : entre le solstice d’hiver et l’équinoxe de printemps.
- Par le contenu : voici 8 exemples :
* dans l’Egypte ancienne, lors des fêtes du dieu-taureau Apis, des processions , des festins, des mascarades étaient organisées. On faisait la fête pendant 7 jours avec force banquets, danses et divertissements divers et à l’issue de cette période un taureau gras était sacrifié (ceci n’est pas fortuit pour l’évocation du carnaval de Venise).
* en Grèce ancienne et à Rome les Dionysies ou les Bacchanales célébrées en hiver et au début de Mars étaient des fêtes de la fertilité mais aussi de l’ivresse et des jouissances, elles étaient marquées par des danses, des déguisements, des masques : tous se travestissaient pour vivre quelques jours leur vraie nature, c’était une expérimentation du désordre !
* les saturnales romaines sont certainement les fêtes antiques les plus proches du carnaval médiéval : on y rendait un culte à Saturne dieu de l’agriculture et d’un âge d’or révolu. Cela se traduisait par des sacrifices des festins, des danses ,des chants, des jeux d’inversion dans lesquels toute hiérarchie était abandonnée.
* les calendes de janvier dédiée à Janus (premier roi légendaire du Latium) se voulaient aussi être un retour momentané à un âge d’or révolu : festif, joyeux, égalitariste.
* les Lupercales en l’honneur du dieu PAN à la mi- février, fêtes aussi de la fertilité aussi étaient animées de cortèges et de masques et de licences.
* les Matronales le 1 mars étaient l’occasion de mettre les femmes à l’honneur( inversion) : les femmes prenaient le pouvoir,… doux temps !

Des rapprochements peuvent aussi être fait avec le Judaïsme et l’Islam
* la fête juive du Pourim ( Esther qui a déjoué un complot) qui a lieu en Février est l’occasion d’une fête libératoire qui conclut une période de jeûne.
* Enfin le Ramadan musulman (le calendrier est mobile) dont la fête finale le Baïram suscite le ram-dam donne lieu à des réjouissances nocturnes libératoires.

On retrouve dans toutes ces festivités les ingrédients du carnaval

Le Christianisme ne voulait pas du carnaval parce que c’était pour lui une résurgence du paganisme. Mais il est évident que le calendrier des fêtes chrétiennes de l’hiver : fête de la Nativité, de l’Epiphanie, de la Chandeleur (fête des chandelles, de la présentation de Jésus au temple et de la purification de la Vierge) ont été influencées par les célébrations païennes. Ne pouvant empêcher le carnaval elle l’inséra dans le calendrier liturgique.

4. Le calendrier et la géographie

Le calendrier : Une Fête hivernale :

Le carnaval moderne dure deux semaines, et se termine par le Mardi-Gras ; il n’en fut pas toujours ainsi. Il est assez difficile de s’y retrouver à travers des sources souvent allusives ou incomplètes voire contradictoires , cependant il est avéré que le carnaval historique durait beaucoup plus longtemps que le carnaval actuel.

Il faut préciser tout de suite qu’à Venise il ne faut pas systématiquement assimiler le temps des masques avec le temps du carnaval .

Selon D. REATO, le carnaval historique débutait le 26 décembre le jour de la st Stéphane ou St Etienne par un défilé de masques en grande pompe.

Le Jeudi Gras était un autre temps fort, c’est un jour commémoratif, une sorte de 8 Mai à Orléans !

Le carnaval se terminait comme il se termine aujourd’hui : le Mardi-Gras et en une gigantesque sarabande capable de ressusciter (selon un commentateur !) un cimetière ! Et à minuit le glas des cloches de San Francesco della Villa marque le début du Carême.

En tout cas il faut tordre le cou au lieu commun qui consiste à dire que le carnaval durait 6 mois à Venise : cette erreur s’explique par le fait que les Vénitiens avaient le droit ou le devoir de porter le masque dans de nombreuses occasions et de nombreux endroits au cours de l’année civile : le liberté acquise par le port du masque a sans cesse exigé plus de souplesse de la part des autorités tant le goût de la liberté chez les Vénitiens était grande : ils portaient donc le masque une grande partie de l’année sans que ce soit Carnaval.

La géographie : une frénésie tous azimuts

L’espace vénitien est inégalement sollicité par les festivités du carnaval: un espace central s’impose à une périphérie et ce tout au long des siècles :

La Piazza di San Marco, l’une des plus belles places du monde, est le lieu par excellence du carnaval d’hier et d’aujourd’hui, ceci s’explique par le fait qu’à Venise le carnaval associe le peuple et le pouvoir et que la place St Marc est le lieu par excellence des manifestations du pouvoir.

Le Doge participe à plusieurs manifestations et fêtes du carnaval (à la Saint Stéphane il y inaugure le carnaval ):

Il se rend à St Giorgio Maggiore, le Jeudi gras). La place Saint Marc et la Piazzetta sont les épicentres de la vie publique vénitienne, ce sont les endroits où de tout temps la ville a forgé son image et où elle s’est célébrée et où elle se laisse photographier… Toutefois les autres places de Venise, les campi ou Campielli sont aussi le théâtre de festivités (Cf. : le campo San Stefano).

Le Rialto est un autre grand lieu de divertissements parce qu’il est l’espace commercial et populaire de Venise.

Le carnaval ce n’est pas seulement des festivités en plein air : les théâtres sont ouverts pour l’occasion au peuple (depuis1637) : celui de la Fenice par exemple créé en 1792 , mais aussi les casini et autres ridotti où des fortunes fondaient comme neige sous les masques : les tableaux de Longhi en témoignent ; mais aussi les couvents où étaient enfermées contre leur gré nombre de filles de bonne famille (afin de sauvegarder les patrimoines familiaux) et donc accouraient dans les couvents les très nombreux célibataires de Venise.

Les palais somptueux et renommés accueillent une autre clientèle !

Il s’y déroulait des fêtes aussi somptueuses que les décors fêtes qui ont participé à la ruine de Venise et contre lesquelles les lois contre le luxe n’ont rien pu faire... Beaucoup de ces palais Cf. : Pisani –Moretta, Labia, Nani Bernardo, Ca’ Zanardi, accueillent aujourd’hui des fêtes toutes aussi somptueuses et payantes.

Enfin les cafés de réputation internationale: Cf. : Florian, Quadri, Lavena ou autres Harry’s bar…

Un carnaval urbain aux multiples réminiscences :

Le mot carnaval vient de l’expression "carnem levare" ce qui veut dire renoncer à la viande.

Paradoxalement l’idée dominante est celle du jeûne imminent imposé à travers l’objet principal de cette perte : la carne. Le carnaval est et était une période d’orgies , en quelque sorte une réplique renversée du Carême, ce qui donne lieu à de nombreux banquets. Les pauvres pour l’occasion faisaient l’objet de distributions de nourriture de la part de notables généreux ou de confréries, et les prisonniers du palais des Doges recevaient la viande des taureaux sacrifiés dans la cour du palais, c’est à dire que pour un temps c’est le retour d’un âge d’or ou les abus de gueule provoquent l’ivresse et la satiété : en quelque sorte des Noces de Cana qui préfigurent la Cène.

Mais c’est en même temps une fête du renouveau au sens païen du terme : l’entrée dans un nouveau cycle annuel : on peut penser que le carnaval actuel relance la nouvelle saison touristique …

Aujourd’hui les festivités sont nombreuses et variées, certaines d’entre elles actuellement sont un héritage ancien. Beaucoup ont disparu et heureusement, elles étaient particulièrement sanguinaires.

Dans l’éphéméride du carnaval de 2002 le lancement des festivités se fait par :
* "la festa delle Marie" : c’est une fête très ancienne qui remonte à 1039 qui commémore l’enlèvement de 7 femmes par des pirates. C’était l’occasion de banquets et de divertissements entre femmes d’une même confrérie ou paroisse. Cette fête a été transformée par les organisateurs modernes en un défilé des plus jolies filles sélectionnées par un concours (par une Madame de Fontenay italienne sans doute). En tout état de cause cette fête perdure !

* Le carnaval débute aujourd’hui comme hier par une cérémonie officielle qu’on appelle le corteo de apertura qui consiste comme auparavant en un défilé de masques (sfilata de maschere) qu’on appelait liston sur la place st Marc et ce depuis 1647: c’était l’occasion pour les nobles d’étaler leurs richesses après avoir pris soin de payer la taxe sur le luxe (qui soit dit en passant était un luxe dans le luxe) : les bijoux les plus rares, les fourrures les plus riches étaient exhibées, des chaises étaient installées le long des Procuratie Vecchie pour les spectateurs.

* A propos de cet épisode le Comte Gasparo Gozzi (rival de Goldoni) au XVIIIe siècle s’interrogeait : "quel spectacle sublime, et je m’écrie où sommes nous, en France ou en Allemagne ? et ces femmes sont-elles d’ici, de Chine ou du Mozambique ?" et un autre témoin de la même époque au langage moins châtié "sur le liston quand vient le soir vous verrez aller et venir les catins de la ville ; elles déambulent, pomponnées comme des vaches sur un champ de foire……Il n’y a plus de réputation qui tienne, c’est le grand bordel".

* Il faudrait donc ajouter au luxe et à l’ostentation qui sont bien des constantes du carnaval vénitien … le bordel ?

* Les soirées sont occupées par des bals dans les palais nobles qui, pour l’occasion, accueillent les noms les plus prestigieux de l’Italie et du monde entier. Il en était de même hier… notamment au XVIIIe siècle (période la mieux connue) : actuellement certains palais Pisani–Moretta, Palazzo Vendramin, Ca’ Calergi ou Hôtel Danieli organisent des bals à l’ancienne où on arrive en gondole, masqué pour dîner et danser à la lumière des chandelles. Prix actuel 258 à 300 euros ! ! ! fallait –il payer au XVIIIe siècle, mes sources ne le disent pas ! Quand à l’actuel bal du Doge, le Samedi gras, il est réservé à la "Jet Set" sous les candélabres en verre de Murano et sous les fresques de Giambattista Tièpolo au Palais Pisani-Moretta. Les cafés, hier comme maintenant, hébergent quelques animations élégantes et payantes ou plus originales.

* Puisque pendant la période du Carême il était interdit de se divertir et de rire le temps du carnaval est-il l’occasion de faire le plein de rires : jongleurs, acrobates, musiciens , animent les places tout comme de nos jours.

* les après midi, avant l’irruption silencieuse des masques vers 17 heures. S’y intègrent des groupes folkloriques. Les artistes masqués de la Commedia dell’ arte à partir de 1550, comme aujourd’hui amusent par leurs pantomimes brillantes la place St Marc

Il faut évoquer maintenant des spectacles qui ont disparu du carnaval moderne : ce sont les jeux organisés avec les animaux. Pas les présentations d’animaux rares comme le rhinocéros du peintre Longhi ! ou de dromadaires de tigres ou de panthères, non des jeux cruels et sanguinaires qui auraient fait hurler Brigitte Bardot, à raison !

Par exemple à la Chandeleur, c’est à dire à mi carnaval, on s’adonnait au jeu de l’oie qui consistait décrocher une oie vivante suspendue par les pattes au dessus d’un canal dont l’eau est glacée : ce sont les gravures de Grevembroch qui l’attestent.

Autre jeu : celui du chat. Cette délicieuse petite bête qui erre dans les campi et campielli de Venise était attachée à une planche que l’on plaçait verticalement sur une estrade et le jeu consistait à se précipiter la tête la première contre le chat pendu et à l’écraser mortellement. Néanmoins certains écriront à propos des Vénitiens : "c’est un peuple doux".

Le jeudi gras qui précède le mardi gras est un temps fort du carnaval, c’est l’occasion d’autres jeux violents comme les courses de taureaux qui transforme Venise en petite Pampelune : la tradition de ces courses remonte selon certains historiens à la période romaine, elle a perduré jusqu’en 1802. Ces courses étaient autorisées chaque jour du carnaval et chaque jour sur des places différentes : la manifestation démarrait à 22 h jusqu’à Minuit. Des gradins étaient installés , on achetait un billet, on vendait des beignets ! Les bœufs étaient choisis à l’abattoir et on exerçait des chiens à mordre les oreilles des malheureux animaux. Des tiradori déguisés pour l’occasion en masques de la commedia dell’ arte retenaient les pauvres bêtes par les cornes auxquelles on accrochait quelquefois des feux d’artifice ! C’était l’occasion de certains actes de bravoure des tiradori qui enthousiasmaient certaines fiancées !

Le carnaval donnait aussi lieu à des manifestations commémoratives en même temps que récréatives ! En effet entre le XIIe siècle et 1797 Venise a célébré sa victoire sur le patriarche d’Aquilée (qui date de1162) partisan du St Empire germanique. La rançon à payer pour le patriarche fut, chaque année, d’offrir à Venise un taureau et 12 porcs : chaque année on prononçait la condamnation à mort des dits animaux que le chef des forgerons décapitait devant une foule en liesse ! Ce n’est qu’en Février 1549 que le conseil des dix décida de limiter le massacre de 3 taureaux financés désormais par le trésor de la ville. Pour dire à quel point ces spectacles étaient appréciés : en 1740 ils eurent lieu devant le prince héritier de Pologne. Le carnaval actuel est bien moins brutal, il reflète l’évolution des mentalités moins facilement violentes.

Ce même jour du Jeudi gras sur la Piazzetta avait lieu un numéro d’èquilibrisme appelé "le vol du turc" ou "vol de l’ange" qui consistait à atteindre le sommet du campanile sur une corde à l’aide d’une perche, c’était l’occasion pour les ouvriers de l’arsenal de s’illustrer… Aujourd’hui "le vol de l’ange" existe toujours tout aussi poétique mais plus prudent et toujours à la gloire de Venise : jusqu’en 2001 c’était un lâcher de colombes à partir du Campanile. En 2001 et2002 on reprit le numéro acrobatique avec la participation d’acrobates professionnels .

Des courses d’ours étaient aussi à la mode. Taureaux, porcs, ours font sérieusement penser à d’autres carnavals antiques notamment.

Des mascarades qui étaient l’occasion de divertissements allégoriques, satiriques ou symboliques étaient organisées par des compagnies de jeunes patriciens (en 1565 il existaient 23 de ces compagnies), mascarades à cheval avec des déguisements d’indiens, d’africains, de turcs ou tartares sur de beaux destriers combattant des monstres, cela se terminant par des danses, mascarades de soldats comme celle qui ouvrit le carnaval de 2002.

Des parades nautiques se déroulaient aussi sur le Grand canal comme actuellement.

Le carnaval s’achève le jour du Mardi Gras, temps fort de "carnaval sortant" La frénésie est à son comble pendant ces dernières heures de liberté: sur la place Saint-Marc avait lieu une véritable bacchanale, des milliers de masques s’adonnaient à des danses jusqu’à l’épuisement sous la lumière de flambeaux allumés, La fête irradiait toute la ville. Pour clore définitivement les réjouissances sur la Piazzetta on brûlait un pantin géant représentant Pantalon puis la foule entonnait un chant funèbre sur fond de sonneries tristes parvenues du clocher de San Francesco della Vigna.

Le carnaval moderne se termine différemment mais dans le faste en présentant un grand cortège et un spectacle sur la place St Marc dont le thème était en 2002 : "Carême, la dame noire" et on élit la Marie de l’année !

5. Une manifestation sulfureuse

Le carnaval synonyme d’orgies en tout genre ne serait complètement présenté sans l’évocation de la débauche sexuelle par ailleurs évoquée systématiquement dans toute évocation de Venise. Il faut rappeler que Venise plus hier qu’aujourd’hui était un port et quel port (!) : sa richesse, ses activités attiraient beaucoup de monde : le "bordel public" de Venise avait une clientèle très cosmopolite : voici ce qu’écrit un voyageur du 17ième siècle, Henry Van Bulderen : "il y a des rues toutes entières pour les filles de joie qui se donnent à tous venants" et Montesquieu au début du 18ième siècle de remarquer : "il y a, depuis 20 ans, 10 000 putains à Venise de moins ; ce qui ne vient pas d’une réformation dans les mœurs, mais de l’affreuse diminution des étrangers... " en 1500 il y avaient par exemple 12000 prostituées soit un dixième de la population totale, concurrencées par les prostitués hommes ! Il existe d’ailleurs une rue et un pont des nichons dans le quartier San Cassiano ! Beaucoup de putains à Venise, certes, mais comme dans d’autres ports (d’Amsterdam ou d’ailleurs) … On trouve écrit que certaines affluaient de l’Europe entière au moment du carnaval : comme affluaient les clients de l’Europe entière.

Les femmes de Venise ont eu une réputation sulfureuse : ceci s’explique non seulement par la présence de ces prostituées et autres courtisanes .

Précisons plusieurs faits caractéristiques concernant Venise: une fille pour se marier devait être dotée, ce qui pouvait ruiner une famille aussi beaucoup d’entre elles étaient placées dans des couvents qui étaient au moment du carnaval notamment des lieux fort courus des nombreux libertins masqués.

Il faut aussi savoir que pour les mêmes raisons économiques certains hommes étaient contraints au célibat (Cf. Mme Crouzet–Pavan) : ces deux faits peuvent expliquer que la société Vénitienne était violente et libertine, en temps ordinaire, à fortiori en temps de carnaval. Il existait en effet à Venise une culture du viol alimentée par une forte misogynie.

Les compagnies della calza (compagnies de jeunes) qu’on évoquait plus haut étaient souvent à l’origine de violences. De la même façon il faut expliquer l’homosexualité et la sodomie largement pratiquées à Venise et combattues en vain par des lois sévères : en effet du 14 au 16ièmes siècles la sodomie était punie soit par la peine de mort par décapitation sur la Piazzetta soit par le supplice de la Cheba (cage de bois suspendue au clocher de St Marc) d’autre part, deux nobles par quartier étaient autorisés à porter des armes pour détruire le vitium sodomiae à la même époque. Il est évident que le port du masque favorisait toutes ces licences …

6. Les masques : vêtements et déguisements ?

Ils constituent la parure la plus connue et la plus emblématique du carnaval et de Venise ; dés le XIe siècle ils ont été flamboyants. Ils demandent qu’on s’y intéresse de plus près pour plusieurs raisons :

Si dans l’esprit de tous, masques et carnaval vont de pair il faut à propos de Venise faire quelques mises au point : le fait de porter le masque en dehors de la période du carnaval remonte très haut dans l’histoire de Venise, au XIIIe siècle certainement. Le masque permettait toutes les transgressions contre lesquelles la République a vainement lutté : des hommes déguisés en femmes, les prostituées, les nobles désargentés appelés Barnaboti, pouvaient ainsi faire la mendicité. Venise faisait en dehors du Carnaval l’expérience du désordre ! ! !

Le masque le plus emblématique et le seul à pouvoir être porté en dehors du temps du carnaval c’était la baùta :

On peut revenir à l’étymologie du mot masque : certainement le mot italique maska qui signifie âme du défunt. Cette dimension morbide on la retrouve dans la Baùta dont le masque précisément s’appelle Larva ou Volto c’est à dire masque et fantôme

La Baùta était la maschera nobile, réservé théoriquement à la noblesse au 18ième siècle. Il fut porté par des hommes et des femmes de toutes origines, le doge s’en servait tout comme les Inquisiteurs, les prêtres, les religieuses …. C’était une sorte d’habit d’usage courant porté en fait tout au long de l’année à l’exception des jours de fêtes religieuses solennelles ,pendant les périodes de peste, c’est à dire non seulement pendant le carnaval mais aussi pendant la quinzaine de l’Ascension et grâce à des dérogations plus longtemps, jusqu’à la mi-juin, à partir du 5 Octobre et surtout pendant les plus importantes manifestations officielles ou fêtes extraordinaires organisées par la République où les nobles vénitiens se présentaient masqués du célèbre tabarro et de la Baùta ainsi qu’au théâtre où les femmes devaient être masquées pour plus de dignité.

* La baùta faisait même partie du trousseau de mariage des jeunes filles vénitiennes aisées : la sobriété de ce qui est plus un vêtement qu’un masque n’était qu’apparente, la Baùta s’ornait des plus somptueuses dentelles et autres soieries contre lesquelles les multiples lois somptuaires n’ont rien pu faire. Ce masque était un laisser passer pour tous les palais et toutes les licences.
Outre la Baùta il existait d’autres masques eux aussi emblématiques de Venise.

* La moretta : qui contraignait au silence parce qu’elle restait sur le visage grâce à un petit bouton qu’on tenait avec la bouche mais en outre était assorti d’une tenue très décolletée particulièrement érotique

* Le zenda : porté par les femmes de basse extraction en général mais aussi la future impératrice de Russie en 1782 qui se fondit dans la foule masquée de la place st Marc pour s’adonner aux joies du carnaval !

* La gnaga : un masque qui permettait aux hommes de se déguiser en femmes et qui a fait les beaux jours des homosexuels

La commedia dell’arte a fourni aussi beaucoup des figures du carnaval

Le carnaval d’aujourd’hui mêle les masques d’hier et des masques disons, plus personnalisés. Dans ce domaine du carnaval l’évolution est considérable tant au niveau de l’aspect que du sens ou de la signification ou encore de la symbolique, ils sont l’expression de notre époque.

7. Hier comme aujourd’hui : une réponse au mal être et à l’angoisse ?

Les masques qui surgissent tous les soirs à 17 heures et qui convergent vers la place Saint-Marc n’ont rien de l’allure de revenants menaçants même s’ils gardent un aspect fantomatique. Quelquefois néanmoins on peut y voir une forme d’exorcisme.

Les carnavals modernes laissent à chacun la liberté de se travestir selon son imagination et au gré de ses fantasmes alors que le carnaval traditionnel possède ses propres déguisements. On retrouve bien sûr pour beaucoup d’entre eux le rôle traditionnel de la transgression et de l’inversion : libération de la réalité, d’un régime politique rigoureux (il ne faut pas perdre de vue que Venise était truffée d’espions qui alimentaient de leurs rapports les fameuses bouches de la vérité), libération des rapports hiérarchiques des règles et des tabous. Les masques d’aujourd’hui continuent de vouloir exorciser un certain mal être.

L’illusion momentanément recréée a un double sens : un sens individuel et un sens pour la cité de Venise même. En effet Venise actuellement comme depuis le XVIIe siècle règle ses comptes avec l’histoire. Pour certains le carnaval ressemble à une danse macabre qui fête une époque révolue d’une cité sans futur. Pourquoi pas, on peut effectivement interpréter ainsi la renaissance du Carnaval de Venise.

Au plan des individus qui animent ces défilés ou qui s’enivrent de plaisirs dans les différents lieux évoqués plus haut, les interprétations sont un peu différentes : nos sociétès étant plus libérales,il s’agit d’évoluer dans l’oubli complet, de s’imprégner d’une ambiance magique pour échapper à la médiocrité ambiante, oublier le terne, le précaire, le quotidien.

Si pour certains ce carnaval n’est qu’un fade simulacre étriqué des carnavals anciens pendant lequel on essaye de faire revivre sans enthousiasme des fantômes, on ne peut nier que beaucoup y retrouvent l’ivresse, l’oubli, la frénésie. C’est une fête que chacun se donne à soi même, à Venise et par le truchement des médias au monde entier : l’être médiocre de tous les jours s’évanouit au profit d’un personnage de gloire, scintillant, rayonnant de plumes et de voiles. En somme chacun actualise ses désirs pour mieux accepter ses limites… ?

Doit-on au nom de la tradition regretter la disparition de la dimension transgressive des masques et des manifestations ? Ce serait déplorer l’élargissement des libertés, la disparition de la brutalité à l’égard des animaux, au fond déplorer un progrès de la civilisation ?

Certes le carnaval de Venise n’abolit pas les inégalités sociales qui se voient à travers les déguisements et les festivités réservées à des catégories aisées voir très aisées ne serait ce que par le prix des entrées, en tout cas il fait rêver et c’est peut-être l’essentiel.

Bibliographie consultée :
* Le carnaval ; Michel Feuillet ; 1991 ; éditions du Cerf ; Collection Bref.
* Carnaval de Venise. Storti Edizione ; 1999-2001.
* Les masques - rites et symboles : Yvonne de Sike; 1998 ; éditions de la Martinière.
* Maschere a Venezia - Mario Relloni ; 2000; Arcari Editore.
* Carnaval ou Ici fête à l'envers : Daniel Fabre ; éditions Gallimard collection Traditions.
* Histoire du carnaval de Venise . Danilo Reato ; éditions Orea; 1998.
* La Divine Comédie, l'Enfer -. Dante Alighieri ; éditions GF Flammarion.
* Masques de Venise : Danilo Recto ; éditions Herscher; 1995.
* Les graveurs de Venise au XVIIIe siècle dans la collection Mancel ; Editions du Musée des Beaux Arts d'Orléans.
* Le Roman de Venise Agnés Michaud ; Albin Michel ; 2001.
* Venise triomphante Elisabeth Crouzet-Pavan ; éditions Albin Michel ; collection histoire ; 1999.
* Vedute Veneziane -. Canaletto ; Alvise Zorzi ; éditions Oscar Mondadori.

Sélection de sites web :
* Carnavals célèbres : Venise
* Le vol de l'Ange
* Benvenuti al Carnevale di Venezia ! mais c'est en français.
* VENISE AU TEMPS DU CARNAVAL
* "IL CARNEVALE", par une élève de seconde d'une écol hotelière de l'Académie de Grenoble
* Le carnaval, "Yahoo Encyclopédie"
* Le Carnaval de Venise
* The Carnival - The Venice Carnival Guide, en anglais ou en italien


Source :
L'histoire du carnaval de Venise,par Gisèle Karczewski
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121a.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121b.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121c.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121d.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121e.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121f.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121g.html
http://www.acorfi.asso.fr/passe/2002-03/030121/030121h.html

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